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16 juillet 2008 3 16 /07 /juillet /2008 10:54

De Michel Perry, de passion et de stratégie

Cet entretien fut un grand moment et une joyeuse rencontre! Non seulement Michel Perry, le prince de la chaussure, est un être charmant et disponible, mais il est aussi rock’n’roll que passionnant.
Cet entretien devrait faire partie de tout cours pour les écoles de management en mode, les écoles de stylisme ou tout simplement à l’adresse des jeunes créateurs.
Mes fidèles, prenez en de la graine, cela vaut le détour !

J’ai eu l’occasion de rencontrer Michel Perry pour la première fois lors du goûter de bloggeuses organisé par Little fashion Gallery. Depuis ce jour, j’avais en tête de retourner voir cet hôte si accueillant.
Cependant, mon histoire avec ses chaussures date d’il y a beaucoup plus longtemps… un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre… j’avais alors une vingtaine d’années.

Vous êtes un des 1ers créateurs de chaussures haut de gamme qui m’ait fait rêver quand j’avais 20 ans. Mes amies et moi, on se ruinait pour s’offrir des bijoux Dinh Van, on se cotisait pour des sacs Jamin Puech, et Michel Perry, c’était LA paire de chaussures dont on rêvait. C’était fin 80 début 90.
C’est comme ça que la marque a démarré. Je n’avais pas fait d’étude marketing pour démarrer, j’ai lancé cette marque de façon spontanée, à l’intuition.
Sur ce marché, il y avait le choix entre les chaussures de luxe, fonctionnelles comme Clergerie, ou des chaussures plutôt importables hors des défilés, telles Mugler, Montana, Gaultier.
Une belle chaussure qui racontait un histoire, une émotion, une chaussure qui racontait autre chose que la fonction marche sans pour autant tomber dans le coté caricatural des défilés, il n’y en avait pas.

Cette analyse, je l’ai faite après car j’ai eu la chance d’avoir un succès quasi immédiat.
  

Rapidement, j’ai commencé à être reçu un peu partout. Je trouvais ça normal, alors que c’était exceptionnel. A l’époque, la chaussure était le parent pauvre de la mode. J’ai relancé le déclic d’ouvrir son porte monnaie pour les chaussures.
Aujourd’hui, le phénomène s’est amplifié de façon considérable, parce que n’importe quel petit fabriquant, sans parler des grandes marques, tout le monde privilégie les chaussures. C’est ce qui fait vraiment fonctionner les marques.

Au début, c’était une clientèle qui n’avait pas de gros moyens alors que mes chaussures valaient chères.  De plus, le magasin se trouvait dans les halles. N’importe quel financier m’aurait dit que j’étais un fou furieux ! La clientèle n’était pas une clientèle de luxe, c’était une clientèle de petites jeunes, d’apprentis styliste.
 

Qu’est ce qui vous a donné l’impulsion pour créer ça ?
C’est venu tout seul. Ca a commencé, je connaissais des fabricants, j’ai été me renseigner, et j’ai dessiné 2 modèles qui ont très bien marchés. Quelques temps après, ils me présentaient comme un dieu vivant !
Ensuite, j’ai rencontré des italiens qui avaient des usines et je suis allé produire en direct chez eux. Je n’ai pas créé ma propre marque tout de suite, ce qui comptait le plus, c’était de pouvoir m’exprimer en retravaillant leur collection. Ca a fait un malheur pendant quelques années. Pourtant, il y avait un autre problème : leurs propres équipes de vente ne savaient pas vendre ces modèles, c’était trop décalé. Alors je leur ai proposé de voyager avec eux et de rencontrer les clients.
Au final, en 86, je faisais un peu tout et j’avais tous les contacts. J’ai tout regroupé sous le nom Michel Perry et j’ai lancé ma propre marque. Comme tous les clients connaissaient déjà mon nom, j’ai facilement et rapidement vendu.

En résumé, je suis parti du fabricant, qui m’a ensuite entrainé vers les clients, et enfin j’ai fait ma marque. C’était beaucoup plus facile. J’ai fait tout le processus inverse par rapport à ce qui se fait aujourd’hui.

Et il y a eu une petite baisse dans le succès entre 1995 et 2000 ?
C’est vrai, il y a eu plusieurs raisons à ça.
Jusqu’en 95, la marque n’a fait que croître, très haut, avec toute la presse derrière. Parallèlement à ça , une concurrence énorme s’est développée, tant au niveau des groupes comme Prada, Gucci, que des créateurs indépendants, Louboutin, plus tard Pierre Hardy.
Le 2ème phénomène est que, comme je n’avais pas analysé le succès, je n’avais pas défini le périmètre de mes libertés. Je croyais que tout m’était permis et partais dans des idées presque caricaturales. Début 90, j’ai voulu changer d’orientation. Je suis allé à Pigalle, je voulais des démarches chaloupées : j’ai mis des bracelets de force à la cheville, des talons de 12. Impossible de marcher avec ! Mais voilà, dans la vie d’un créateur, il faut le faire, autrement vous ne saurez jamais ce dont vous êtes capable ou non. Vous prenez une grande claque en retour, et vous ne le faites plus !
En fait, c’est très mauvais, car d’une part, vous ne vendez pas, et d’autre part, les femmes gardent un souvenir exécrable de la marque. Pourtant, c’est des erreurs qu’il faut commettre, pour revenir à ces valeurs.
J’ai été reconnu pour des chaussures exceptionnelles, mais portables, avec lesquelles on puisse vivre. Et ça je l’avais oublié pendant un moment.

Et aussi, ce n’est pas la force des financiers qui commençait à vous manquer ? Aujourd’hui, est-ce que cela serait possible un tel succès avec la façon dont vous avez démarré ?
Quand j’ai vu les groupes avec leurs financiers derrière, je me suis dit que j’étais inconscient. Eux, ils sont très structurés, très organisés, en revanche ils n’ont pas toujours la réactivité que peut avoir un créateur indépendant.
Là où ils ont été très malins, c’est qu’ils ont su canaliser les goûts. Quand vous standardisez les goûts, vous avez gagné sur le plan industriel.
C’est très fort du point de vue marketing, mais mon histoire est basée sur la différence. Je respecte les femmes pour leur différence, et je me devais de faire des chaussures plus exclusives. C’est une démarche inverse.
Là, je parle des Années 95, avec l’arrivée d’un marketing puissant. Aujourd’hui, ces marques là sont installées et touchent une grosse clientèle, mais il se passe quelque chose de nouveau, ou plutôt un retour qui ressemble aux années de mes débuts. Il y a une cohabitation entre ces 2 approches que je respecte, une culture des groupes et une culture plus individuelle, où la créativité doit être forte.

Vous annoncez ?
Non pas pour le moment, car je suis toujours à un stade « petite marque » et puis je pense que ce n’est ma vocation. J’ai essayé de me dire : « ça y est, je rentre dans la cour des grands, Madison à NY, etc ». J’ai essayé de me convaincre que c’était vrai, mais ça sonnait faux, donc je reviens à ce que j’aime, des collections comme je les entends.

Et la diversification ?
Je fais des sacs, mais je préfère les associations de marques, l’idée de club. Les chaussures Michel Perry peuvent cohabiter avec les parfums Serge Lutens, avec la lingerie agent Provocateur, …
Et le prêt à porter ? H&M !
Si c’était un créateur, Westwood ?
Oui, j’aime le coté aristo décadent, distancié par rapport aux choses, sans tomber dans les caricatures. Il faut savoir relativiser tout, c’est ce que j’appelle une démarche aristocratique. Westwood a détourné tous les codes de la bourgeoisie, et je suis plus dans cet esprit là, dans la dérision, dans l’humour que dans se prendre au sérieux.

L’idée d’être vu comme un «  Dandy rock’n’roll », cela vous plait ?
Oui, dans le sens où je suis très hédoniste. Je reviens à mes origines, je ne suis efficace que dans les choses qui me plaisent.
 

J’ai vu que vous aviez repris des études aux beaux Arts depuis 2000, vous en faites quoi ?
Je stocke. Les beaux arts, c’est parce que j’adore la peinture, j’adore dessiner. Je n’expose pas encore, mais j’expérimente, des nus, des portraits. J’affine mon approche et peut être qu’un jour… dans une deuxième vie peut-être ?!
C’est nécessaire, car pour être disponible dans la tête au niveau création, j’ai besoin de naviguer dans la peinture, déco, architecture.

Vous voyagez beaucoup ?
Oui, mais j’ai un imaginaire très développé. Je voyage beaucoup dans ma tête. Je peux rester seul très longtemps, je ne m’ennuie jamais. Je préfère même voyager dans ma tête que d’être déçu sur place.

Vous avez un château en Bourgogne qui vous occupe aussi beaucoup ?
Ce n’est pas un château en fait. C’est une ruine qui m’a permis d’avoir un laboratoire, de me mettre des défis : est-ce que je vais être capable d’en faire un lieu expérimental, qui va permettre de m’exprimer ? Je pense avoir réussi.
Il y a eu quelques reportages photos dans la presse, comme Match ou AD.
Plus que le fait d’avoir un château, c’est respecter l’âme du lieu en ayant une vision très contemporaine. Comment aller vers le futur, apporter un regard d’aujourd’hui, en respectant le passé : cela s’apparente à ma démarche avec mes collections.

C’est un lieu destiné à recevoir, à faire des expos de peintures, de photos, des concerts.
Je travaille pas mal avec les Inrocks, sur des nouveaux groupes de rock. On a fait un concert au Paris Paris avec Hey Gravity !, Pravda, …
Ca reprend un peu mon idée de club, là avec la musique. J’adore cette idée d’apporter des talents.

Il y a des artistes avec qui vous aimeriez particulièrement travailler ?
Des groupes comme The Do m’intéressent. Eux, je les connais, mais les groupes sont pris par des agents qui gèrent leur carrière, c’est compliqué de les atteindre.

Et aujourd’hui,  quel gros projet avez-vous ?
Trouver le fil conducteur pour faire du business en continuant la création. Je pense que la mode doit s’inscrire dans l’architecture, la lecture, la musique. Il y a toute une façon de vivre. C’est le projet que j’ai envie de mener à bien plutôt que monter 50 magasins.
 
Si je parlais de Factory, ça pourrait être dans un lieu à Paris, avec mes chaussures, un petit salon, puis la nouvelle Nico, un bar, etc. Je cultive l’idée, j’essaie de l’affiner et il y a des gens qui commencent à y travailler.

Quel est l’esprit de la collection de cet hiver ?
L’hiver est glamour alors que l’été je suis plus pop, rock, plus léger.
C’est glamour et austère à la fois. La chaussure couvre le pied, le cache, avec des petites ouvertures. J’ai eu envie d’aller chercher derrière cette austérité, quelque chose au delà des décolletés maximum. Entre Betty Page et Grace Kelly, la brune pin-up et la blonde froide, un mélange des 2 opposés.



Crédit photos Michel Perry

Allez voir son site ici.

Boutique Michel Perry, 243 r saint honoré 75007 PARIS
Anciennes collections Michel Perry, 42 r Grenelle 75007 PARIS

Autres interviews:
Anouschka
Elsa Esturgie
Eva Gozlan
Finger in the nose / Siv Tone Kverneland
Jérôme Dreyfuss
Ma Ke
Marc Le Bihan
Naelie, Diane Hanouna
Thierry Lasry

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commentaires

tendergirl 21/07/2008 23:39

En effet...belle réussite pour cet homme de grand talent !!

Merci pour cet interview !!

frieda l'écuyère 19/07/2008 15:09

Passionnante interview. Moi aussi, je n'ai encore fait que rêver sur les pompes Perry.

ImK-viz 18/07/2008 11:04

Encore un homme que je me dois d'aduler pour ses merveilleuses créations! lol

Ps: Cela fait déjà quelques semaines que je me promène sur ton blog, très réussi d'ailleurs, et je poste ENFIN un commentaire! lol
Très bonne continuation ;)

material girl 18/07/2008 10:37

Jeff : c'est aussi ce qui fait que ce créateur et ses créations sont si attachants, il y a une sincérité et une recul rare

M1 : Oui il a ce coté bad boy, un brin de folie en même temps que la force tranquille!

Miss Glitzy : Humm, également il y a une petite paire de bottine (une seule? c'est la raison qui parle!) qui me fait sérieusement de l'oeil...

Miss Glitzy 17/07/2008 22:32

Dire que je n'ai encore aucune paire de Michel Perry... tu peux le croire ça, mais quand je vois les modèles de cet hiver, je savoure déjà le plaisir de combler cette impardonnable lacune! Merci pour cette interview.