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8 juillet 2008 2 08 /07 /juillet /2008 15:48

De l'humanité et de la philosophie du vêtement avec Ma Ke

« I believe that the ultimate luxury is not the price of the clothing, but its spirit »

 

MaKeUseless.jpg

Comme l'évaporée que je suis, je ne me suis pas préoccupée d’obtenir des invitations pour les défilés haute couture. Par miracle, j’en ai reçu tout de même 3. Mais pas Ma Ke
Ma Ke ?
Oui, cette créatrice chinoise dont on me parle depuis des mois. Et dire qu’en plus son défilé, qui a eu lieu jeudi soir dernier, était ouvert au public…
Ma Ke ? Un défilé ouvert au public ? Je vous en dis plus tout de suite….

Ce vendredi, l’IFM me propose de venir à une drôle de rencontre : une discussion à 3 entre Ma Ke, Florence Muller, la fameuse historienne de mode, et Martine Leherpeur, grande prêtresse des tendances, et surtout grande amie de Ma Ke.
J’oublie la présence incontournable du traducteur qui m’a permis de prendre tranquillement autant de notes !

Pour les âmes perdues que nous sommes, nous le public du jour qui avions zappé cet incroyable défilé, Florence nous remet dans le contexte, images à l’appui (voir son post sur son blog ici).

Ce défilé a eu lieu dans les jardins du palais royal, en « pleine  nature », car on verra que c’est un point essentiel pour Ma Ke. Elle souhaitait même au départ  le jardin des plantes pour la proximité avec la galerie de l’évolution….  Vous devinez qu’il y a du concept fort là-dessous.
 
Le défilé commençait par des bacs de graines, puis les plantes, la culture pour le fil, le tissu puis le vêtement. Une jeune femme, installée de façon théâtrale, filait la matière sous les yeux ébahis du public. C’est un hommage à la tradition : l’origine du costume qu’est la matière. On assistait ainsi à tout le procédé jusqu’au vêtement.
Lles personnages faisaient une danse inspirée du processus de création du tissu.


Ma Ke est une jeune styliste chinoise mais dont la maturité est ahurissante. Très tôt, elle a pris conscience de l’impact de la production en Chine et a décidé d’en prendre le contre pied, en créant
 2 marques: une marque, Exception de Mixmind distribuée dans les malls chinois, environ 60 boutiques (chiffre encore très confidentiel pour ce pays), et la marque qu’elle présente uniquement à Paris, Wuyong qui signifie Useless.
C’est tout le paradoxe du personnage : celle, qui déteste les malls et ce système, vit de sa marque Exception pour mieux pouvoir développer son autre marque avant-gardiste et artistique, ce qui n'est pas sans rappeler l'approche des créateurs japonais des 80’s qui ont conçu des marques très avant-gardistes pour Paris.

Ma Ke arrive, la conversation commence… en chinois, très bas, très doucement…

Martine Leherpeur : Quel fut ton chemin, quand tu as fini tes études, pour d’abord Exception puis Useless ?
Ma Ke : J’ai mon diplôme en 92, en spécialité stylisme. Quand j’ai fini mes études, je me suis posée une question : est ce que je comprends le stylisme ? La réponse est négative.

ML : Tu as eu cette réaction a une époque où la Chine est l’usine du monde où il y a une frénésie de conso. Pourquoi une école de mode, puisque tu réagis anti-mode ?
MK : Quand j’ai choisi le stylisme comme spécialité, j’ai choisi le vêtement, l’habit, mais pas le stylisme. J’ai passé mon enfance dans une cité universitaire avec des parents profs. J’ai vu ma mère coudre et j’ai apprécié son art. J’ai toujours porté les habits faits maison, je n’ai jamais acheté un vêtement. Comme en fait, j’aimais beaucoup dessiner, le stylisme s’est imposé comme un choix naturel.

ML : Je trouve que tu es très déterminée. Tu ne t’occupes pas de ce font les autres, à l’instar d’Agnès b, que je connais bien, qui disait à 30 ans « je n’ai jamais regardé un autre défilé, ça ne m’intéresse pas ».
Comment en Chine ce que tu fais est perçu ? Tu sens ton influence ?
MK :Ce que je fais, ça vient d’un besoin, du fond du cœur. Je n’ai jamais cherché à imposer, alors je ne connais pas l’impact sur les autres. Bien sur, j’ai lu des articles où il y avait autant d'admiration que de critiques, mais je n’ai pas cherché à influencer les autres, et je ne connais pas leurs créations.
 

ML : Je travaille beaucoup en Chine pour des marques que tu détestes, celles des malls. Il y a 2 Chine, la Chine que j’aime : montagne, village, gens, authenticité et esthétisme ; et la chine qui me fait vivre, celle pourquoi on s’est rencontré.
MK : Ce que tu évoques avec la Chine que tu aimes, c’est plutôt la Chine de la fin 80. La Chine actuelle est très différente de ça. La Chine que tu as captée est encore en partie existante à la campagne, mais ma comparaison est plutôt de l’ordre des villes entre aujourd’hui et fin 80. En 80, même dans les villes, les gens vivaient de façon simple. Le grand changement est là.

Florence Muller : Pouvez vous nous expliquer comment vous exprimez ça dans vos défilés ?
MK : J’ai pu observer dans mon enfance, cette simplicité, peu de besoin entre les humains. Les rapports étaient plus étroits qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, il y a plus de richesse, et les relations sont plus distantes. L’économie chinoise prend beaucoup d’essor, mais les chinois ont perdu beaucoup de traditions. Par ces défilés, je voulais montrer les rapports entre les humains et la nature. C’est cette valeur qui a le plus d’importance pour moi.

 

FM : Comment cela se traduit dans les 2 défilés à Paris ?
MK : J’ai voulu montrer les humains et non pas leur vêtement. Plus concrêtement, dans le 1er défilé l’an dernier, c’était le rapport entre les générations, et la relation entre l »homme et la terre (FM : les personnages étaient recouverts de terre). Je n’aime pas la mode, le maquillage. Quand on veut utiliser le maquillage, c’est qu’on ne trouve pas les gens beaux. Moi, je trouve les gens naturellement beaux. La seule matière que j’utilise c’est la matière naturelle, celle qui met en valeur.

FM : Le défilé d’hier est présenté comme une histoire avec un début et une fin. Il raconte quoi ?
MK : Hier, je voulais présenter le cycle de la vie. Au départ, le grain, début de vie ; puis la plante, la vie des êtres; le coton, le fruit de la plante; puis avec un travail humain, on arrive au vêtement pour couvrir les gens. A travers ce cycle, peut-on espérer que ce cycle perdure plus longtemps ou s’arrête ? (ML : son papa est prof de philo !)



FM : La différence avec le premier défilé est que ces vêtements peuvent être portés. Pourquoi ?
MK : C’est vrai, mais pour moi, je n’ai pas cherché à ce qu’il puisse être porté. Dans la création, j’avais juste besoin que ces vêtements soient portés.




FM : Ils restent des pièces uniques ou on peut en commander la reproduction ?
MK : Bien sûr, on peut reproduire, mais cela restera des produits artisanaux alors ça prendrait du temps. J’ai une équipe de 25 personnes, et on a mis 8 mois à créer le défilé.

FM : As tu des clientes Wuyong ? Et c’est important pour vous ?
MK : Beaucoup de gens se sont dit inspirés, mais je n’ai pas encore de commande. Et non, je ne crée pas pour ça.

ML : Tu as dit que tu n’aimais pas l’argent, mais que c’était quand même un grand luxe que de pouvoir faire ça.
MK : Ce que je trouve le plus important est le choix de soi même. Je suis très chanceuse de ne pas avoir à regarder le coté marché. Mais cela demande aussi de savoir abandonner certaine autre chose.

FM : Mao peut-il nous expliquer ce qu’il fait (Mao Jihong est le Dirigeant de Exception et le mari de Ma Ke) ?
ML :Il y a quelque chose de très homogène dans leur fonctionnement.
Mao : vous avez parlez d’homogénéité des 2 marques. Aujourd’hui les artistes qui s’occupent de la marque Exception sont la même équipe qui s’occupe de l’autre marque, même si les 2 marques sont gérées séparément. On a toujours voulu passer des messages à travers ces marques, donc du point de vue conceptuel c’est la même chose.

FM : Quelles sont les femmes qui achètent Exception ?
MK : Au début de la création d’Exception, je faisais des vêtements pour des gens comme moi. Mais après quelques années, on a découvert que la clientèle est beaucoup plus large.
Mao : Mais le point commun de cette clientèle est qu’elle recherche toujours un message conceptuel, spirituel.

FM : Et ce message passe-t-il au-delà de la présence des vêtements ?
Mao : Bien sur, il y a d’autres éléments qui font passer le message. Dans la promotion des la marque, il y a le graphisme, l’événementiel.

FM : La presse se fait écho de ce discours ?
Mao : La presse passe le message d’une façon difficile. Les médias font écho mais à chaque fois, on demande à voir ce qu’ils écrivent, sinon n’importe quel commentaire ou critique pourrait nuire. Nous ne recherchons pas une diffusion large, nous sélectionnons les bonnes questions pour donner les bonnes réponses.

ML : Autour de vous, il y a les meilleurs cinéastes chinois, des graphistes et photographes exceptionnels. C’est là qu’on sent que c’est une démarche totalement artistique et c’est ça qui fait la communication.
Mao : Ma Ke a vraiment de la sincérité, du cœur dans ses créations et c’est ce coté là qui fait qu’ils aiment venir travailler avec nous.

Question du public : Pour revenir sur le paradoxe, peut-on envisager que Ma Ke s’occupe d’une marque plus populaire ?
MK : Ces produits existent déjà. Exception est pour le grand public. Le défilé d'hier est pour le grand public, tout le monde pouvait y assister. Les autres créateurs limitent souvent pour limiter la copie. Mais moi, je voulais faire partager, c’est ça la vraie richesse.

Q°P : En venant à Paris, quelles attentes aviez vous ?
MK : Le seul objectif était de pouvoir faire partager mon travail.

Q°P : Il y a quelque chose qui vous a profondément influencé?
MK : Non. Au début de mes études, j’admirais des créateurs comme Martin Margiela. Ensuite, j’ai puisé mon inspiration dans des éléments culturels ou philosophiques. C’est avec ces éléments de tradition que je me nourris.

Q°P : Pourquoi Paris ?
Pour Martine !
Paris est une vitrine à travers laquelle on peut s’adresser au monde entier. C’est donc ma façon de m’adresser au monde entier.


Autres interviews:
Anouschka
Elsa Esturgie
Eva Gozlan
Finger in the nose / Siv Tone Kverneland
Jérôme Dreyfuss
Marc Le Bihan
Naelie, Diane Hanouna
Thierry Lasry

A venir très vite Michel Perry...

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commentaires

frieda l'écuyère 10/07/2008 12:37

Merci pour cette passionnante interview !

Miss Glitzy 09/07/2008 12:21

Voilà un défilé que j'aurais bien aimé voir. Et merci pour cette interview et rencontre, cela fait un bien fou d'entendre parler d'esprit et de spiritualité et après avoir vu les modèles Exception, je comprends mieux et j'aime beaucoup.